Au sommet Africa Forward, entre la France et l’Afrique, qui se tient les 11 et 12 mai à Nairobi, Emmanuel Macron a déjà annoncé 23 milliards d’investissements et la création de 250 000 emplois, notamment dans le secteur de la transition énergétique. Mais derrière les opportunités économiques, il y a un risque identifié par plusieurs experts de basculer dans une certaine forme de colonialisme environnemental. Ou comment l’Afrique servirait encore les intérêts du Nord sans en profiter.
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Pour l’Afrique, le sommet Africa Forward est l’occasion de signer des contrats : énergies renouvelables, alimentation durable, ou industrialisation verte par exemple, c’est-à-dire des usines qui fonctionnent avec des énergies propres. Des enjeux majeurs alors que le continent africain possède 40% du potentiel solaire mondial, mais que la moitié de la population n’a toujours pas accès à l’électricité, que plus de 20% de la population étaient encore confrontés à la faim en 2024, et que de nombreux pays africains ne disposent pas d’un réel tissu industriel qui pourrait pourtant être pourvoyeur d’emplois. « Un million d’Africains entrent sur le marché du travail chaque mois », rappelle ainsi Elisabeth Hege, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).
En d’autres termes, le sommet entre la France et l’Afrique est l’occasion de soutenir un développement décarboné et capable de faire face à la crise climatique.
Système extractiviste et colonialiste
C’est l’occasion aussi de sortir du système extractiviste mis en place pendant la colonisation et qui perdure, comme c’est le cas avec les minerais africains (lithium, cuivre, cobalt, fer…) essentiels à la transition énergétique des pays développés, pour fabriquer des batteries de voitures électriques, des panneaux solaires ou des éoliennes par exemple.
« 40% des réserves mondiales de minerais critiques se trouvent en Afrique aujourd’hui. Jusque-là, ça n’a pas toujours servi à développer l’industrie dans les pays. Les minerais, exploités par des entreprises étrangères, sortent en ressources brutes, sont transformés ailleurs, en Chine notamment, et ce ne sont pas les pays africains eux-mêmes qui en profitent », souligne Elisabeth Hege.
De plus en plus de voix s’élèvent d’ailleurs sur le continent pour développer une industrie locale, capable de transformer ces minerais sur place, et exporter ensuite des produits qui ont plus de valeur ajoutée.
Pour la France, « il y a là un intérêt stratégique dans la sécurisation d’accès aux minerais critiques pour ses plans de transition et d’électrification », relève la chercheuse. « Le pays pourrait proposer un autre modèle, une autre proposition de partenariat » que celui proposé notamment par la Chine qui domine le secteur. Un partenariat qui soutienne les ambitions africaines, tout en permettant de limiter la dépendance de la France au géant chinois.
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L’Afrique est « maintenue en bas de la hiérarchie mondiale »
L’opportunité est immense : « Le marché africain d’ici la fin du siècle, sera le plus grand marché de la planète, avec quatre milliards de consommateurs », estime aussi Fadhel Kaboub, économiste tunisien. « L’Europe bénéficierait d’un accès privilégié à ce marché, à la main-d’œuvre la plus jeune au monde, avec un véritable développement industriel qui créerait des millions d’emplois, tant pour les Européens que pour les Africains. » Pour le chercheur et enseignant à l’Université de Denison dans l’Ohio aux États-Unis, « il y a donc une formule “gagnant-gagnant” qui peut fonctionner ».
Après des années de déboires en Afrique. Emmanuel Macron défend d’ailleurs un « partenariat réinventé » avec le continent. « En Afrique, nous ne sommes pas les prédateurs du XXIe siècle » a-t-il déclaré. « De la communication diplomatique », estime pourtant Fadhel Kaboub. Dans les faits, « alors que les lumières de Paris continuent de briller grâce à l’uranium du Niger, l’Afrique reste dans l’obscurité », résume une note qu’il a écrite avec Joab Okanda, expert panafricain en matière de climat, d’énergie et de développement.
« Quand on examine en détail les investissements des Européens dans l’industrialisation verte du continent africain aujourd’hui, on voit que c’est un mélange de “greenwashing” et d’une vieille relation économique coloniale », poursuit Fadhel Kaboub, qui explique : « Lors de la colonisation, l’Afrique était censée fournir des matières premières bon marché pour le monde industrialisé. C’est encore le cas aujourd’hui. L’Afrique était censée consommer les produits venus du monde industrialisé. C’est encore le cas aujourd’hui. Enfin l’Afrique était censée récupérer les technologies obsolètes, les vieux montages à la chaîne qui n’étaient plus nécessaires au monde industrialisé, sous couvert de développement, de coopération et de partenariat. Et c’est encore le cas aujourd’hui », analyse le chercheur. Pour lui, ce système « a eu pour effet d’enfermer le continent africain en bas de la chaîne de valeur mondiale, en bas de la hiérarchie ».
Gouvernance défaillante
Est-ce que ce sommet changera cette règle coloniale ? Il faudrait pour cela que les leaders et les entreprises africaines s’unissent. « L’Afrique essaye de se coordonner au niveau régional », note Elisabeth Hege, de l’IDDRI en citant le traité africain pour le commerce Zlecaf ou la création de « hub industriels » comme dans le corridor de Lobito, entre l’Angola, la RDC et la Zambie. « Si ces dynamiques prennent de l’ampleur, elles permettraient d’augmenter le pouvoir de négociation de ces pays ». Fadhel Kaboub prend, lui, pour exemple l’alliance entre la France et l’Allemagne pour former le géant Airbus, capable de concurrencer Boeing. « Aucun des deux pays n’avait la capacité à lui seul de rivaliser. Il fallait créer une industrie commune, à l’échelle européenne, fondée sur le partage des ressources et des compétences, une économie d’échelle et un engagement politique à long terme. » Mais pour l’instant les politiques africaines ne sont pas à la hauteur, « les chefs d’État ont une vision trop nationaliste ».
Pour échapper au colonialisme vert, le chercheur estime aussi qu’il est primordial pour les dirigeants africains de refuser l’exportation de minerais bruts ou d’énergie verte tant que le continent n’a pas accès lui-même à l’énergie et à ses propres usines.
Autres impératifs : que la France (comme les autres partenaires) accepte un transfert de technologie vers le continent, que les contrats ne bénéficient pas qu’aux entreprises françaises présentes en Afrique et que ces multinationales (TotalEnergies, Orano, Vinci…) mettent fin à des pratiques contestées pour leurs conséquences sociales et environnementales.
Enfin, il est nécessaire de réformer le système financier. La dette africaine atteint 1 860 milliards d’euros, avec « des pays qui remboursent aujourd’hui davantage qu’ils ne reçoivent en aide », et l’aide au développement apportée par la France a fortement diminué, s’alarme pour sa part le CCFD-Terre solidaire. L’ONG appelle donc la France à soutenir des annulations de dettes pour les pays en difficulté et à refonder sa relation avec l’Afrique sur une base plus équitable.













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