Afrique

Ebola: «Le risque de dissémination de cette épidémie est très élevé», alerte le virologue Sylvain Blaize

La République démocratique du Congo, touchée par une nouvelle épidémie d’Ebola, recense 246 cas suspects et 80 décès potentiellement liés à ce virus. L’OMS élève ce dimanche 17 mai son niveau d’alerte, il s’agit désormais d’une « urgence de santé publique de portée internationale ». Sylvain Blaize, docteur en virologie, responsable du Centre national de référence des fièvres hémorragiques virales (FHV), répond aux questions de RFI.

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RFI : Il s’agit d’une résurgence de la souche d’Ebola « Bundibugyo », une souche mal connue. Quelle est sa particularité ? Concernant son niveau de létalité, à quel point est-elle mortelle ?

Sylvain Blaize : La souche « Bundibugyo » est une des espèces de virus Ebola pathogènes pour l’homme. C’est la seule qui a été découverte récemment, puisque la découverte de ce virus date de 2007. Il y a eu deux épidémies déjà recensées, notamment dans la même région en RDC, et à côté en Ouganda. La particularité, finalement, il n’y en a pas vraiment par rapport aux autres souches d’Ebola, si ce n’est que c’est peut-être la moins létale des souches pathogènes, puisqu’on a une létalité de 30 à 50 % sur les deux épidémies précédentes.

L’Organisation mondiale de la santé élève ce dimanche son niveau d’alerte et considère qu’il s’agit d’une « urgence de santé publique de portée internationale ». Deux cas, dont un mort, ont aussi été confirmés en Ouganda alors que le Rwanda et la RDC fermaient temporairement leurs frontières. Le Soudan du Sud et le Kenya sont en alerte. Que doit-on faire concrètement ? Quels sont les gestes barrières à mettre en place ?

La transmission se fait par contact pour ces virus. Donc, il faut évidemment éviter tout contact avec les malades. Il n’y a malheureusement pas de vaccin ni de traitement contre cette souche particulière de virus Ebola, contrairement à la souche Zaïre. Le seul moyen de contrer cette épidémie, c’est de limiter les contacts entre les malades et les personnes saines. La difficulté aujourd’hui, c’est qu’on est dans une zone de conflit, avec des interventions qui sont difficiles. Une zone où les gens se déplacent beaucoup, où il y a des mouvements de population. Le risque de dissémination est très élevé. Et la découverte tardive de cette épidémie à un moment où elle est déjà très disséminée, avec des cas en Ouganda aussi (…) des milliers de contacts potentiellement à surveiller.

Il n’y a pas de vaccin pour l’heure, ni de traitement thérapeutique. Comment peut-on gérer une épidémie dans ce contexte ?

Je vous le disais, le moyen de gérer cette épidémie, c’est de recenser tous les contacts, de les suivre, de les isoler dès qu’ils tombent malades, puisque la contagion se fait dès que les signes cliniques apparaissent. Au niveau des traitements, il n’y a pas de traitement spécifique, mais on a des traitements que l’on dit de support symptomatique, qui passent par aider l’organisme à passer le cap, la réhydratation, une espèce de prise en charge en soins intensifs. Mais évidemment, dans la région où sévit le virus, c’est difficile à mettre en place. Donc, principalement limiter les contacts entre les malades et les personnes saines.

La 17ᵉ épidémie d’Ebola que connaît la République démocratique du Congo. Vous qui avez travaillé sur l’épidémie en Guinée en 2014, quelles leçons peuvent être tirées de ces précédentes épidémies ?

Les leçons qu’on peut tirer, c’est qu’effectivement, la première chose à faire pour limiter l’ampleur de ces épidémies, c’est de les détecter le plus vite possible. On l’a vu en Guinée – le problème, c’est qu’on est un peu dans la même situation – le virus avait été détecté très tardivement. Au moment où on l’avait détecté à l’époque en Guinée, il s’était déjà disséminé à Conakry, au Liberia. Si on découvre rapidement le virus, on peut rapidement contrôler sa dissémination, surtout dans ces régions assez reculées. Par contre, si on le détecte tardivement, quand les gens ont déjà bougé et le virus est déjà présent dans différentes localités, c’est beaucoup plus compliqué. La première chose, c’est de renforcer les méthodes et les moyens de diagnostic sur place et la surveillance dans ces régions isolées.

L’épidémie a franchi un nouveau seuil le 14 mai avec la mort en Ouganda d’un Congolais de 59 ans de retour de l’Ituri. Cela pose la question de la gestion des enterrements, par exemple, des contacts des corps avec les familles. Comment cela peut-il s’organiser ?

En cas d’épidémie, ce que font les équipes en place, c’est de prendre en charge les enterrements puisqu’on sait que les enterrements sont des moments de grande contagiosité puisque les corps sont très contagieux. Les gens qui assistent aux obsèques ont l’habitude de toucher les corps. Il y a des rites qui sont associés et qui favorisent la transmission. Cela passe par des enterrements que l’on dit « sécurisés », où les gens n’ont plus accès au corps. Ce qui pose des problèmes sociaux, puisque ces traditions sont importantes pour les populations qui sont touchées. Mais il faut vraiment limiter le contact entre les corps et faire des enterrements sécurisés, c’est quelque chose de très important pour la lutte.

Le foyer d’infection s’est déclaré à Mongwalu, à environ 80 kilomètres de la capitale de la province de l’Ituri. Une zone difficile d’accès pour les équipes médicales. Quels sont, à ce stade de l’épidémie, les besoins les plus importants pour les médecins sur place ?

Les besoins les plus urgents, c’est de mettre en place des centres de traitement et des centres de diagnostic pour pouvoir recenser les contacts et les malades le plus rapidement possible, ainsi que pour les équipes sur place, suivre les contacts et les recenser. C’est un gros travail d’épidémiologie qui doit se faire rapidement. Et puis mettre en place des centres de traitement temporaire, comme on l’a vu en Afrique de l’Ouest à l’époque, pour pouvoir prendre en charge les malades. Il y a 33 150 cas suspects. Cela fait beaucoup de personnes à prendre en charge et il n’y a pas les moyens sur place. Il faut renforcer les structures de santé très rapidement.

Comment protège-t-on les équipes sanitaires sur place ?

On les protège avec des équipements de protection individuelle, qui visent à empêcher tout contact entre les muqueuses, la peau des soignants et les fluides biologiques des malades. Cela passe par des blouses étanches, par des lunettes étanches, par des masques chirurgicaux et FFP2 qui sont plus efficaces que des masques chirurgicaux. Une tenue où il n’y a aucun centimètre carré de peau à l’air libre. C’est difficile d’entrer dans ces tenues, puisque sur place il fait chaud. Quand on est dans ces tenues, on peut être en situation au maximum trois quarts d’heure. Après, ce n’est plus possible, la personne risque d’avoir un malaise à cause de la déshydratation et de la chaleur. C’est très compliqué pour les soignants d’intervenir avec ces tenues.

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