Afrique

Sierra Leone: le combat d’une journaliste contre le harcèlement

Licenciée, menacée, contrainte à l’exil. En Sierra Leone, le combat d’Umu Thoronka connaît aujourd’hui un nouveau tournant. Cette journaliste, spécialisée dans les questions de santé et de genre, avait été renvoyée en juillet 2024 de la télévision publique, la Sierra Leone Broadcasting Corporation, ou SLBC, après avoir diffusé une vidéo jugée critique du pouvoir. En mars dernier, la Commission indépendante des médias a reconnu le caractère abusif de son licenciement. Elle espère désormais que la Cour de justice de la Cédéao fera de même.  Avec un enjeu : briser l’impunité et protéger les femmes journalistes.

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C’est par téléphone, sans la moindre notification écrite, qu’Umu Thoronka apprend son licenciement. Un comble pour la pigiste, qui dénonce des années de harcèlement au sein de la SLBC. « Le directeur général de l’époque, qui était aussi notre représentant légal, m’avait assuré qu’il plaiderait en ma faveur pour que j’obtienne un contrat permanent. J’y ai cru de bonne foi. Il m’a même invitée à Freetown pour rencontrer le directeur des ressources humaines, mais après m’avoir fait attendre toute la journée, il m’a proposé d’aller à l’hôtel et de revenir le lendemain. Il a commencé à me faire des avances sexuelles. J’ai refusé et, à cause de cela, j’ai été privée de nombreuses opportunités ».

Pendant dix ans, Umu Thoronka reste pigiste, sans contrat permanent. Ses avocats pointent un système qui l’a laissée sans protection. Parmi eux, Ikechukwu Uzoma, de l’organisation Robert and Ethel Kennedy Human Rights Center. « Elle a été licenciée par un simple appel téléphonique, parce qu’elle ne bénéficiait pas des protections d’un salarié à temps plein. Or, après plus de dix ans dans l’institution, elle était toujours maintenue dans un statut précaire de pigiste. C’est cette précarité qui a permis ces abus : pendant des années, elle a été écartée des promotions et d’un contrat permanent. Il existe un lien direct entre cet environnement de harcèlement et d’intimidation, et son licenciement abusif ».

Mettre fin à l’impunité

Le licenciement intervient après la publication d’une vidéo sur les réseaux sociaux. Umu Thoronka y montre une femme publiquement humiliée lors d’un meeting présidentiel, après une question sur le coût de la vie. Dès le lendemain, elle reçoit des menaces pour retirer la vidéo. Des pressions qui illustrent un système de harcèlement plus large, explique Eastina Taylor, de l’ONG Women in the Media Sierra Leone. « Le harcèlement sexuel commence dès l’université et se poursuit dans les rédactions, mais aussi lors des interviews. Il arrive que quelqu’un vous regarde et vous dise : “J’aime votre robe, j’aime votre poitrine”. Moi-même, en tant que journaliste, j’y ai été confrontée : certains refusent qu’un homme les interviewe et demandent spécifiquement que ce soit une femme ».  

Face à ces pratiques, Umu Thoronka veut aller au-delà de son cas personnel : mettre fin à l’impunité. « Si j’ai saisi la Cour de la Cédéao, ce n’est pas seulement pour obtenir réparation, mais pour mettre fin à l’impunité. Je veux que d’autres femmes puissent parler et faire valoir leurs droits ».

La procédure est désormais entre les mains de la Cour de justice de la Cédéao, saisie en septembre 2025. Mais le gouvernement sierra-léonais n’a toujours pas répondu. Ses avocats viennent de déposer une requête pour contraindre l’État à réagir. Une affaire qui pourrait faire jurisprudence pour la protection des femmes journalistes dans la région.

This post was originally published on RFI